(Texte écrit dans le contexte de ma participation au séminaire ART&SENS du 24 janvier 2019 : voir l’annonce dans la rubrique Actualités.)

Ce que je trouve intéressant à observer dans ce mouvement dit « des gilets jaunes » c’est que je lui trouve, dans sa forme, bien des aspects qui le rapprochent de problématiques que j’ai eu l’occasion d’aborder dans ma pratique des arts numériques et que j’ai pu aussi consigner dans des articles théoriques que j’ai publiés.

 

Notamment, celui publié dans la revue COMMUNICATIONS (Edition du Seuil), le n° 85 qui date de 2009 que j’ai intitulé « Perspectives numériques. Variabilités, interactions, univers distribués. A la découverte de perspectives renouvelées ? »

Dans cet article qui date donc d’il y a dix ans, j’aborde la question de la représentation de l’espace et son évolution depuis la perspective italienne du quattrocento jusqu’aux mondes numériques actuels. C’est-à-dire d’une perspective centralisée où l’homme se trouve au centre de l’univers qu’à la place de Dieu il recrée à des perspectives « distribuées » où chacun se trouve à l’épicentre du micro-monde qu’il occupe en interaction permanente avec son environnement.

Pour moi, le mouvement des gilets jaunes est à l’image de ce que les artistes travaillent depuis plusieurs années avec les mondes numériques comme systèmes complexes (au sens scientifique du terme) : des micro-mondes locaux qui possèdent chacun autant de centres que d’entités qui le composent et qui par leurs interactions et interconnexions font émerger des solutions au niveau global.

Je retrouve dans la forme hétérogène du mouvement des gilets jaunes bien des caractéristiques et des propriétés des mondes numériques que je travaille depuis plusieurs années dans des œuvres comme Centre-Lumière-Bleu (1995), ma première installation interactive ou le projet Matrice Active (qui a démarré en 2003 et se poursuit encore aujourd’hui). A savoir :

– un mouvement de dynamique collective

– des propriétés d’auto-organisation

– la co-existence de multitude de points de vue

– des phénomènes d’émergence

 

Concernant la dynamique collective du mouvement des gilets jaunes, je la rapprocherai de ce que des penseurs comme Pierre Lévy[1] ont définit comme de l’intelligence collective. Il tire, en effet, sa force du nombre d’individus qui le compose, de leurs interactions grâce aux réseaux sociaux et de la multiplicité des points de vue qui s’expriment.

Emile Servan-Schreiber[2], docteur en psychologie cognitive, spécialiste de l’intelligence collective et des marchés prédictifs explique notamment que pour fabriquer de l’intelligence collective il faut :

  • beaucoup de points de vue différents. Le nombre fait la force.
  • une diversité des opinions
  • la densification des connexions et des échanges/interactions liée au numérique
  • l’agrégation objective du résultat (méthode algorithmique)

 

Cette forme est disruptive. Les medias sont déroutés. Car ils observent le mouvement avec une grille de lecture qui appartient au passé. C’est-à-dire en le comparant aux manifestations organisées par les syndicats avec service d’ordre, mots d’ordre, revendications ciblées et unanimes et parcours planifiés à l’avance.

Or, chez les gilets jaunes, il n’y a pas de chefs, les revendications fusent tout azimuts, ça paraît complètement anarchique On les attend ici et ils se retrouvent ailleurs. Et pourtant, il y a de la cohérence et des lignes de force qui émergent.

 

Emile Servan-Schreiber explique que nous sommes à l’« Ere super-collective », du rapprochement des cerveaux par les inter-connexions démultipliées par la puissance du numérique. La diversité des opinions compense le manque d’expertise et certaines entreprises s’en servent pour mieux prévoir et mieux décider.

Il existerait des « superprévisionnistes » qui font bien mieux que les experts de la CIA !

 

Cette remise en question de la pertinence de l’expert versus une multitude d’agents connectés qui interagissent entre eux pour résoudre un problème, c’est aussi ce que les informaticiens ont plébiscité avec l’intelligence artificielle distribuée (SMA) plutôt que le recours au système-expert qui agit de façon verticale du haut vers le bas (top-down) pour trouver une solution à un problème posé. C’est ce que j’ai pu moi-même expérimenter, en tant qu’artiste en arts numériques (mondes 3D, réalité virtuelle, installations interactives), en travaillant en collaboration avec des programmeurs.

 

Reste maintenant à fabriquer les bons outils pour que cette émergence de solutions collectives utiles au bien commun engendrées par l’effervescence des gilets jaunes puisse sur un mode de « démocratie directe » être mise en œuvre par le pouvoir politique, par les élus dont le rôle ne serait plus d’imposer par le haut des lois que doivent respecter ceux d’en-bas mais de faire appliquer les solutions que les citoyens d’en-bas auront fait émerger. Tout l’enjeu de ce mouvement des gilets jaunes à terme et dans une vision optimiste des choses, serait de mettre en échec la gouvernance verticale au service d’une oligarchie financière qui a toujours prévalu jusqu’à présent et à laquelle notre Président actuel n’a pas échappé, bien au contraire pour une gouvernance horizontale des citoyens au service du bien commun (le global) par les interactions et connexions au niveau local. Quand je parle de cette gouvernance horizontale que j’appelle de mes vœux, il ne s’agit pas du tout de cette illusion de concertation collective auquel nous convie le Président Macron avec son « grand débat » où c’est finalement lui le seul centre. Même s’il est assis au milieu de ses interlocuteurs (maires, lycéens, agriculteurs etc ), le micro ne leur est tendu que pour une brève question et aussitôt retiré pour la prise de parole (de pouvoir) du Président qui déroule seul son programme et ses solutions lors de grandes messes médiatiques diffusées par les chaines d’infos en continu.

Malgré sa jeunesse et son appétence pour les start ups innovatrices en matière de nouvelles technologies, le Président ne semble pas avoir compris ce qui devrait émerger d’un mouvement aussi hétérogène que les Gilets jaunes : la mise en œuvre par l’exécutif de solutions émergées du plus grand nombre. Du bas vers le haut, du local vers le global.

 

Et reste aux artistes à continuer à explorer en éclaireurs et éveilleurs les voies d’investigation pour inventer les nouveaux modes de représentation en adéquation avec ces bouleversements de notre époque !

[1] Pierre Lévy, « L’intelligence collective – Pour une anthropologie du cyberspace. », Edtions La Découverte, poche, 1997.

[2] « La force de l’intelligence collective », intervention lors de l’université d’été 2018 organisée par GS1à Paris sur le thème « La connaissance partagée comme levier de compétitivité ».