Je mène depuis des années une veille technologique qui concerne aussi bien les outils de création d’images que les supports d’affichage de ces images. Depuis quelques années, cela n’a échappé à personne et surtout pas aux utilisateurs de ces téléphones mobiles intelligents dénommés très joliment « Smartphones », se développe un engouement pour le tactile. L’image ne se regarde plus seulement avec les yeux dans un rapport distancié bien que très « corporalisé » quand elle est interactive. Elle se touche, se manipule, se triture dans une proximité physique qui la désacralise, la démocratise. Dans cet esprit de curiosité, de soif de connaissance et d’accumulation de savoirs et d’expériences, je me suis rendue samedi 21 janvier à la Maison Pop à Montreuil, lieu très actif où sont souvent programmées ou exposées des œuvres, des animations, des conférences, des réflexions sur ce que l’on nomme communément « les nouvelles technologies ».

Samedi 21 janvier Daniel Schütze accompagné de Jimmy Hertz, présentait les activités de sa société Muchomedia qui s’est spécialisée dans les écrans tactiles multi touch et la nouvelle génération de « tangible display », ces dispositifs bien physiques qui affichent des contenus bien virtuels le plus souvent multimédia. J’ai donc pu découvrir la table multitouch fabriquée par Muchomedia (en découvrir, ce qui était passionnant, les dessous de fabrication : caméra, miroir, surface de projection, couche laser) qui permet d’interagir directement grâce à ses mains ou ses doigts avec l’information numérique : dans le cas de samedi, il s’agissait d’images séduisantes, colorées, très « jolies » mais peu artistiques, décoratives mais dénuées de sens que le public ravi manipulait comme on joue avec la fluidité des grains de sable fin d’une plage brésilienne. Tout autour de la table, l’image devient prétexte pour le public à une activité ludique, jubilatoire où les règles s’inventent au fur et à mesure et où les barrières sociales, générationnelles, linguistiques s’estompent au profit d’une communication spontanée, collaborative, productive d’un « être ensemble » convivial. Le potentiel ludique et pédagogique des différentes applications présentées était évident. Qu’en est-il des possibilités artistiques de tels media ? Au point où j’en suis dans mon propre parcours, en pleine quête de remplacer « les formes », notamment celles que j’emprunte à la peinture en les numérisant par « autre chose » : mais par quoi donc ? Des formes plus fluides que des modèles 3D construits ? Des lumières qui se passeraient d’un support matériel et avec lesquelles les corps pourraient dialoguer directement en se passant de la médiatisation par un dispositif d’affichage genre écran qu’il soit tactile ou non, horizontal ou non ? Si j’optais pour cette direction dans ma démarche, ce serait alors, me semble-t-il, aller à l’encontre de la recherche du professeur Hiroshi Ishii, du Tangible Media Group du MIT qui s’applique à rendre matériel, le support de l’information numérique. Alors, qu’en matière d’art, la question est peut-être, au contraire de creuser un peu plus le processus de dématérialisation amorcé depuis la moitié du XXème siècle et que Lucy LIPPARD a analysé  dans Six years : the dematerialization of the art object from 1966 to 1972, New York.

Après l’image générative, produit d’algorithmes mathématiques puissants et d’une grande variété, mais qui, à mon avis impriment à la forme une “marque de fabrique” telle que l’image perçue est marquée comme au fer rouge par l’algorithme et le “style” du programmeur, comment renouveler les processus de morphogénèse? La nouvelle décennie qui s’annonce ne va-t-elle pas infléchir la courbe ascendante de la profusion d’images sur écran ou autres surfaces de projection au profit de la diffusion directe d’ondes dans l’espace tangible? Des materialisations énergétiques plutôt que des medias?

Tout ceci reste en questionnement. Seule l’expérimentation peut apporter des réponses pour l’artiste.

Pour en revenir à ces tables multitouch, ce qui m’a le plus intéressée, c’est le potentiel collaboratif, producteur de lien social et de partage que fédèrent ces dispositifs. Il y a là un concept qu’il me semble important de travailler du point de vue du “sensible” : l’apport de chaque récepteur, de son point de vue en interaction avec ceux des autres, qui doit pouvoir agir sur les contenus mêmes qui sont perçus.

Le programme de la Maison Pop: http://www.maisonpop.net/spip.php?article1486